
par Jaouad Laaroussi
Publié en premier le 28 février 2026 sur Facebook
La bourgeoisie libérale a ce don de voir les « opportunités d’affaires » dans toutes les crises. Les gouvernements Trudeau et Legault l’avaient bien compris à la suite des grandes manifestations pour la justice climatique de 2019. Dans ce contexte de prise de conscience générale face à la crise climatique, la « transition verte » était au cœur de la stratégie économique et de la « réindustrialisation » du Canada. La superpuissance énergétique et minière qu’est le Canada a décidé d’investir des milliards dans la transition énergétique et notamment dans la filière batterie. Celle-ci allait permettre à la fois un boom minier autour des minéraux critiques et stratégiques, mais aussi un essor industriel majeur dans les industries aérospatiale et automobile. Pour la bourgeoisie:
« Y’avait de l’avenir dans la crise climatique ! »
La réélection de Trump et son arrivée au pouvoir en 2025 ont changé les plans de la bourgeoisie canadienne. La guerre commerciale entamée par Trump a fragilisé l’économie du pays. Toutefois, deux de ses décisions ont complètement chamboulé la stratégie économique du Canada. L’abrogation de l’Inflation Reduction Act dès son arrivée au pouvoir, puis l’adoption du « One Big Beautiful Bill Act (OBBBA) » en juillet 2025, ont massivement coupé les subventions pour la transition énergétique et mis un frein à la filière batterie. Au cours de la même période, les annonces de faillite dans le secteur de la filière batterie se sont multipliées au Canada et l’industrie automobile a délaissé la transition vers l’électrique dans ses usines. En parallèle de ces changements, le sommet de l’OTAN qui s’est tenu à La Haye en juillet 2025 a rehaussé les objectifs de financement de la défense des membres de l’OTAN de 2 % à 5 %. C’est donc dans ce contexte de hausse des budgets militaires et de multiplication des guerres impérialistes et inter-impérialistes (Ukraine, Venezuela, Afghanistan, Iran, etc.) que le réalignement industriel et économique du Canada se fait. La bourgeoisie canadienne doit désormais se dire :
« Y’a de l’avenir dans la guerre ! »
L’arrivée au pouvoir de Carney au printemps 2025 et les différentes politiques de Trump citées plus tôt ont participé à une rupture dans la stratégie industrielle et économique du Canada. La présentation de la Stratégie industrielle de défense en février 2026 est la pierre angulaire de cette rupture avec pour mot d’ordre : la prospérité par la guerre. En effet, la Stratégie industrielle de défense vise à constituer d’ici 2035 un complexe militaro-industriel canadien dont la chaîne d’approvisionnement irait de l’extraction de ressources (minéraux critiques et stratégiques notamment) à la production industrielle d’armement, de véhicules militaires, de drones et de munitions, en passant par la recherche et le développement en IA et en sécurité numérique. La stratégie vise ainsi à aligner une grande partie des secteurs primaires et secondaires de l’économie canadienne vers la production pour le complexe militaro-industriel.
Cet alignement va être possible par un investissement majeur de 150 milliards $ par année dans le secteur de la défense d’ici 2035, investissement qui va doubler le pourcentage du budget de la défense dans le budget global du Canada et en faire la dépense la plus importante de l’État canadien, dépassant la santé et les pensions de vieillesse. Concrètement, ces investissements dans l’industrie de la mort vont entraîner un important mouvement d’austérité qui risque de fragiliser, au cours des dix prochaines années, ce qu’il reste de l’État social canadien. Déjà, dans le budget de l’automne dernier, d’importantes coupures ont été confirmées dans la fonction publique, dans les budgets ministériels, dans les programmes sociaux et les transferts aux provinces. Outre ces coupures systémiques, il est bon de noter que depuis son arrivée au pouvoir, les leviers du gouvernement fédéral pour soutenir la transition énergétique et le capitalisme vert (celui qui devait être l’eldorado de la bourgeoisie canadienne et dont Carney lui-même a été un architecte) ont été sabrés : que ce soit le financement pour les autos électriques ou la taxe carbone.
Pour ceux et celles qui sont inquiets de voir le gouvernement désinvestir dans la transition socio-écologique, ne vous en faites pas, Carney a déjà pensé au greenwashing du complexe militaro-industriel. En effet, les nouvelles bases construites dans le cadre de cette stratégie viseront la carboneutralité et le gouvernement va aussi investir pour développer des « carburants durables » pour l’aviation militaire canadienne. La tragique ironie dans ce discours est que la stratégie de défense, qui entraîne des reculs dans la lutte contre le changement climatique, est le produit des changements climatiques en Arctique, qui devient un territoire stratégique à défendre pour le Canada avec la fonte des glaces.
Il y a encore beaucoup à dire et nous allons parler longtemps de ce tournant dans l’économie et dans la politique canadienne. Les mouvements sociaux vont devoir, au-delà des appels à « l’union sacrée » et de la sidération produite par Trump, prendre acte du « nouveau monde » dans lequel on est entré. Il est essentiel de mettre en dialogue les luttes pour la justice climatique, pour la justice sociale et contre l’empire afin de développer une compréhension commune de l’État extractiviste, capitaliste et impérialiste canadien. Une nouvelle période s’ouvre au Canada pour la lutte contre l’extractivisme, l’empire et le capital. Nous devrons être à la hauteur de celle-ci et ne pas succomber aux sirènes de l’Union sacrée.
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