Parlons de violence étatique

En 2026, les prestations d’assistance sociale demeurent largement inférieures au minimum reconnu pour vivre au Québec.

Par Marie-Elaine Guay

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La mesure du panier de consommation (MPC) établit le seuil minimal permettant de couvrir les dépenses essentielles comme le logement, l’alimentation, le transport et les vêtements. Pourtant, les prestations versées aux personnes à l’assistance sociale demeurent bien en dessous de ce plancher reconnu par l’État lui-même, comme en témoignent les chiffres publiés cette semaine par le Collectif pour un Québec sans pauvreté.

Crédit : Collectif pour un Québec sans pauvreté

En 2026, une personne seule à l’assistance sociale au Québec recevra un montant couvrant entre 47 % et 69 % de la MPC. Le programme le plus « généreux » pour les contraintes sévères de longue durée atteint seulement 88 % de ce strict minimum nécessaire pour vivre. 

L’État peut verser 11 777 $ par année à quelqu’un sans contraintes reconnues, alors que la MPC est à 25 178 $, ce qui représente un écart de plus de 13 000 $. Il s’agit d’une décision budgétaire qui se répète d’année en année.

On demande donc à des milliers de bénéficiaires de prestations sociales (qui étaient au nombre de 332 813 au Québec en décembre 2023, dont 275 084 adultes) de vivre avec une somme inférieure à la moitié de ce qui est considéré comme indispensable pour subvenir à leurs besoins fondamentaux. Cette insuffisance affecte aussi les enfants et fragilise leur santé physique et mentale.

Dans Travaux forcés : chemins détournés de l’aide sociale (Écosociété, 2018), Olivier Ducharme écrit : « D’un côté, l’État consent à accorder un droit inconditionnel à l’aide sociale tandis que, de l’autre, il limite ce droit en versant de faibles prestations et en se référant constamment au marché du travail pour convenir des conditions de la protection allouée. »

Pour ceux qui dépendent de l’aide sociale, cela revient à vivre dans une angoisse constante de ne pas pouvoir payer leur loyer, leur carte de transport en commun, leur épicerie ou leurs médicaments. Cela implique de sacrifier des soins nécessaires, de s’endetter, de dépendre des banques alimentaires, de limiter ses déplacements et ses interactions sociales, car chaque dépense représente un risque financier.

La pauvreté prolongée est étroitement liée au décrochage scolaire, à une dépendance accrue envers les services d’urgence, à une détérioration de la santé mentale et physique et, à long terme, à une espérance de vie réduite. Ces conséquences humaines et sociales ont fait l’objet de nombreuses études.

Les gouvernements connaissent la mesure du panier de consommation. Ils la calculent, la publient et savent exactement à quelles proportions les besoins essentiels sont couverts. Par conséquent, le fait de maintenir des allocations à 47 % ou 55 % du minimum vital relève d’un choix délibéré. Il s’agit d’une décision politique qui entraîne une insuffisance matérielle persistante.

Lorsque l’État est conscient que les sommes allouées ne sont pas suffisantes pour satisfaire les besoins vitaux, mais qu’il persiste à maintenir cet écart d’année en année, la détresse qui en résulte est prévisible, voire délibérée.

Il est pertinent de se questionner sur le point de rupture à partir duquel la souffrance imposée délibérément par l’État cesse d’être considérée comme une simple politique publique pour être reconnue comme une forme de violence institutionnalisée.

Plus loin dans son essai, Ducharme dit: « Être “assisté social” équivaut, pour plusieurs, à une tare dont il vaut mieux taire le nom. Stigmate d’un échec social, ce statut pousse à la honte, honte qui incite à se distancier de la réussite des autres et enferme les personnes assistées sociales dans un monde sans horizon, sans espoir, fermé. » 

Il cite ensuite Nicole Lemieux, qui résume ainsi les préjugés associés à l’aide sociale : « Les prestataires de l’aide de dernier recours connaissent les préjugés véhiculés à leur sujet par la population : ils sont paresseux, peu éduqués et profiteurs, ils boivent, passent leurs journées à écouter la télévision ou travaillent au noir et fraudent. »

À la lecture de ces préjugés, on croirait que le vice s’arrête aux portes du marché du travail. Cependant, j’ai personnellement rencontré de nombreux salariés qui consomment de l’alcool, trichent ou se dérobent à l’effort dès qu’ils en ont l’occasion. Le jugement semble s’appliquer uniquement lorsque le revenu ne provient pas d’un employeur. 

Par ailleurs, les comportements illégaux ou douteux ne sont pas propres aux personnes en situation de pauvreté. Des scandales impliquant des hauts fonctionnaires de l’État, des responsables financiers et des acteurs économiques influents démontrent que les abus existent à tous les niveaux de la hiérarchie sociale ; ils ne sont simplement pas analysés ni relayés de la même manière par la classe médiatique bourgeoise.

Comme le révélait le journaliste Simon Carmichael dans un article paru dans Le Soleil en décembre dernier, « les Québécois paient chaque année des centaines de milliers de dollars pour loger des hauts fonctionnaires devant se rapprocher de leur lieu de travail. […]  Alors que la loi prévoit en théorie quelques mois pour déménager, une trentaine de mandarins de l’État continuent de faire rembourser leurs loyers, parfois depuis des années. Certains utilisent cette indemnité de séjour pour financer l’hypothèque d’un nouveau pied-à-terre près de leur bureau. Une fois leur mandat terminé, ils conservent ou revendent ce logement, dont le financement aura été assuré en bonne partie par ces indemnités.»

N’est-ce pas là une forme d’abus manifeste ?

La morale publique semble beaucoup plus sévère à l’égard des personnes à l’aide sociale que lorsqu’il s’agit de privilèges accordés aux détenteurs de pouvoir. 

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Le Collectif pour un Québec sans pauvreté rappelle que « le taux d’insécurité alimentaire est passé d’environ 11 % en 2019 à 20 % en 2023 » et que « les demandes auprès des banques alimentaires ont connu une hausse de 53 % entre 2021 et 2024 ». Bien que la situation économique se soit considérablement dégradée, l’évaluation économique du gouvernement québécois du 25 novembre dernier « ne contenait aucune mesure significative pour améliorer les revenus des plus pauvres ». 

Selon l’organisation, « l’inaction gouvernementale face à la pauvreté et à l’insécurité alimentaire est telle que le ministre des Finances a dû s’ingénier à faire passer l’indexation automatique des paliers d’imposition et des prestations d’assistance sociale pour une mesure d’aide financière ».

Des solutions structurelles existent pourtant. Elles consistent à renforcer le droit à l’alimentation en l’inscrivant dans une loi-cadre assortie de mécanismes de mise en œuvre et de reddition de comptes, à garantir à tous un revenu minimal équivalent à la mesure du panier de consommation, à augmenter le salaire minimum et à adopter une politique globale en matière d’habitation fondée sur la reconnaissance du droit au logement. Le Collectif appelle le gouvernement à prioriser l’amélioration du revenu des personnes les plus pauvres afin d’assurer la dignité, la santé et la sécurité alimentaire pour toutes et tous, toute l’année.

Pendant la pandémie, le gouvernement fédéral a établi la PCU à 2 000 $ par mois. Ce montant correspondait à ce qu’il estimait nécessaire pour qu’une personne puisse subvenir à ses besoins essentiels. À l’époque, les loyers et les prix à l’épicerie étaient moins élevés qu’aujourd’hui.

Si 2 000 $ constituaient la limite pour survivre en temps de crise, pourquoi certaines personnes vivent-elles constamment avec moins de la moitié de cette somme, alors que le coût de la vie a presque doublé ?

Considérant que l’Observatoire québécois des inégalités estime qu’amener les prestations d’assistance sociale au niveau de la MPC représenterait environ 3 milliards de dollars supplémentaires par année, il devient difficile de soutenir que la question relève d’un manque de moyens.

Le Québec consacre déjà des milliards de dollars par année aux subventions aux entreprises. Le gouvernement a également versé des chèques de 500 $ sans égard au revenu, tout en absorbant d’importants dépassements de coûts liés à la modernisation de la SAAQ, par exemple. 

Alors pourquoi l’État tolère-t-il officiellement que certains de ses citoyens vivent dans la pauvreté matérielle ?

Cette décision politique s’inscrit dans une conception de l’aide sociale arrimée à la propagande du marché du travail. Ainsi, les prestations sont calculées de manière à rester inférieures au salaire minimum, ce qui permet de préserver l’incitation au travail. De ce fait, la pauvreté est considérée comme un instrument de régulation (une punition, en quelque sorte) plutôt qu’une grave inégalité qu’il faudrait combattre collectivement.

C’est l’érosion lente et douloureuse de l’existence des personnes à faible revenu, ainsi que de celles qui refusent ou ne peuvent se plier à un système qui mesure la valeur d’une vie à l’aune de sa rentabilité, quelles que soient leurs raisons. Ramenons la honte sur celles et ceux qui permettent et encouragent de telles dérives.


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